Maud Pouradier, La musique disciplinée. Le contrôle de la musique dans les conservatoires français du xixe siècle

Quelle est la spécificité d'un conservatoire ? Quelle musique est-il capable d'enseigner et selon quelles modalités ? Loin de n'être qu'une simple école de musique, cette institution, dont le modèle est le Conservatoire national de musique fondé en France en 1795, obéit à une conception particulière de la musique et des pratiques musicales. Le Conservatoire répond en effet aux idéaux jacobins. S'opposant à la mainmise ecclésiastique et étrangère sur la musique, il doit être un lieu de formation laïc et national, pouvant fournir au récent marché de la musique des productions entièrement françaises, depuis la formation des musiciens jusqu'aux exécutions musicales. C'est également par un quadrillage de l'espace extérieur et intérieur que l'institution se caractérise. Le quadrillage de son espace extérieur passe par le réseau centralisé des conservatoires de province, conçus comme des succursales du conservatoire parisien. Le quadrillage de l'espace intérieur passe par la clôture du Conservatoire, et l'individualisation spatiale des élèves en fonction de leur avancement, de leur spécialité et de leur classement. D'espace de vie, le Conservatoire devient donc espace disciplinaire tel que l'a défini Michel Foucault. La surveillance des mÅ“urs et de la sexualité des élèves doit avoir pour effet de plus nombreuses répétitions musicales en salles d'exercice. Abstinence et répétition sont censées constituer un cercle vertueux, ayant pour effet la conservation de la musique : la chasteté conduit à une plus fréquente répétition de la musique, et la musique aide à rester chaste, ce cercle permettant le maintien du répertoire. Le conservatoire est donc une école de musique spécifique, qu'il ne s'agit ici ni de critiquer ni de louer. Il n'est toutefois pas sûr qu'un tel modèle, imaginé dans un contexte particulier, soit propre à l'enseignement d'une musique novatrice ou à l'exécution novatrice de la musique.